Le cri du cormoran le soir à Saint-Ségal

 

Lettre à Paul


Le cri du cormoran le soir au dessus de Saint-Ségal

Paul, mon ami, tu as décidé de lever le pied. Le poids des ans, le choc des déplacements. Tu n’aurais pas un amour immodéré pour l’informatique, mais je me suis laissé dire que tu serais intéressé par un sobre et fidèle compte rendu de ce premier conclave consacré à ce volet de la photographie d’aujourd’hui.

Tu me connais, un compte rendu tout en délicatesse et retenue, mais honnête et objectif.

Donc réunion à Saint-Ségal. Arrivé dans les premiers, je me choisis une vétuste chaise en simili-cuir, face à un ordinateur qualifié d’antiquité préhistorique par les jeunes maniaques du clavier, ordinateur certes un peu lambin mais dont la maîtrise paraît à ma portée. Tu vois, le genre de machine assez lente pour t’autoriser un glissement maladroit de souris sans que t’explose à la gueule le message terrifiant « une erreur fatale est survenue, le programme va devoir s’arrêter…. ». Eric m’offre un siège plus confortable. Je me méfie. Ce genre de bonne intention, en préambule, au débotté, ne me dit rien qui vaille. César ne se méfiait pas de Brutus, et il a eu tort. Je préfère me mettre à côté de Jean-Lou. C’est un gars franc et qui vient d’avoir une promotion surprise : élevé au titre de membre honoraire du bureau. C’est mérité. Je crois le lui avoir dit avant de m’installer à son côté. Faut savoir flatter pour durer. Bien sur, il pourrait cafter, en remerciement, pour l’avancement, mais c’est pas dans sa nature. Suzanne, la princesse de Saint-Ségal est absente, une personne faible à consoler l’aurait retenue. Xav’ lui aussi est absent, il doit faufiler dans le lugubre, faire une série de photos d’une masure funéraire à l’abandon, genre nature morte, petit bonheur posthume des propriétaires.

Ben, je te dis Paul, il y a des absents, mais il y a du monde dans cette petite salle. Et des nouveaux. Notamment Emma. Je me permets d’évoquer Emma, Paul, car elle m’ apparaît comme Blandine dans la fosse aux lions, Jeanne sur le bûcher, Marie Antoinette à l’échafaud. Ou tout simplement Emma livrée aux chacals et aux vautours. Seule au milieu de ces carnassiers, sans être cafardeux, je crains le pire.

Ça arrive après deux heures d’exposé sur la technique du studio, le paiement des cotisations, le flash cobra, le paiement des cotisations, la sonde de calibration, le paiement des cotisations, la comparaison Lightroom-Photoshop et le paiement des cotisations. Elle est épinglée de façon abrupte par Eric avec un rugueux « Alors, … ça t’a plu ! ». Tu vois, elle s’est accrochée toute la soirée, elle a écouté le boniment somptuaire avec tout le vocabulaire technique et la syntaxe savante, et elle en a ras le bocal avec les rots, les jipègues, les inscriptions, le forum, flickère, la cotisation, laïroum, fotochop, la sonde volage, le flash Naja, le studio, le site, ces cons d’argentiques. Elle se croit à la fin du voyage au bout de l’enfer. Elle se voit partir sur la pointe des pieds, se fondre dans la nuit noire, s’évaporer quoi. Mais Eric, devant tout le monde, dans le silence hypocrite de ceux qui sont heureux que cela ne soit pas tombé sur eux, balance le croc-en-jambe déloyal, le coup de Jarnac perfide, l’interrogation assassine « Alors, … ça t’a plu ? ».

T’imagine Paul, le désarroi de la dame. Toi tu sais, puisque tu as saisi la réaction du cormoran défécatoire dans une situation identique. Explosive et immonde la réaction. Je frémis. Je sens qu’on cherche à nuire, à éveiller des curiosités malsaines, car les yeux de tous se tournent vers elle, guettant sa réponse. Et il y a des teigneux dans le groupe. Des rapaces, des prédateurs, prêts à se goinfrer de la pauvre petite oie blanche. J’ai cru voir le président, discret jusque là, reprendre du service et lui balancer le faisceau d’une lampe à acétylène dans les châsses. Un vieux réflexe, façon interrogatoire psychologique. Et ben, elle est à la hauteur. D’une voix claire, gracieuse, espiègle, elle claque un « Oui ! » moqueur, avec dans le regard une mélancolie presqu’indienne. C’est sibyllin certes, mais on lui demande pas non plus d’entonner un cantique ou de chanter l’opéra. Remarque, dans ces cas-là, tu fais pas des phrases, t’invente pas des mots nouveaux, tu te limites aux primaires « oui », « non », ça évite les explications. Mais le Eric, virtuose en espièglerie, pousse la taquinerie jusqu’à lui proposer de poser des questions. Je la mets en garde. Moi aussi, la première fois, j’ai voulu faire le malin …

Tu as suivi Paul. Toi, je sais, tu n’aurais pas été déstabilisé. T’aurais mis en garde « C’est à moi que tu causes, parce que tu comprends, Eric ….. ». Faut dire que t’as du carat, de l’assise. T’as connu Kérisit, le père, et tu ne travailles qu’en mode manuel. T’es inattaquable. Mais moi, j’aurais pas pu. Tu vois, j’ai déjoué le piège de la chaise au début, parce que je suis d’un naturel méfiant, mais là, je crois que j’aurais bafouillé. Parce que, le Eric, il manque pas une occasion de railler mes difficultés en informatique, mon manque d’écoute en matière d’achat d’ordinateur. Et en public. Il raille tout fort. Il me travaille à l’usure, c’est sa méthode. J’avoue avoir un peu ramé pour aller sur le forum. L’intelligence sans doute, ou la mémoire, ou les deux, je ne me rappelle plus. Je reconnais. Le drame c’est d’avoir commencé tout jeune avec le porte plume en bois, l’encre violette et le buvard rose. L’informatique n’est venue que sur le tard. Il pourrait comprendre, mais non, c’est au gros calibre qu’il me charge, sans sommations, le genre bestial. C’est un brutal avec les vieux. Il ne tient pas compte des misères de l’âge. Par contre avec mon voisin de gauche, à peine plus jeune que moi, mais nouveau, une espèce protégée, voisin qui aurait eu semble-t-il quelques difficultés avec ce même forum, il sort les baumes révulsifs, la vaseline et la pommade camphrée. Il délivre un cours en trois volets, poli, clair, courtois, carré, aimable, humain quoi. Toi, tu aurais su le reprendre, lui faire la morale. T’as les mots. Et puis toi il t’écoute, Paul. Moi, il dédaigne, il méprise, il néglige. Ou il assassine.

Tu vois, j’ai fait avec toi le planton au forum des associations à Plonévez, catégorie APC. Je me demande si je n’aurais pas dû profiter de l’occasion pour sauter le pas, m’inscrire aux Danses Orientales, avec le costume deux pièces brodé pierres et de paillettes, ou même à la Country, avec la veste à franges façon John Wayne et les bottes plastique imitation croco, mais les rhumatismes me l’interdisent … Le qu’en-dira-t-on aussi ? Oui, sans doute.

Bon, je te raconte pas la suite, Paul, j’ai décroché. Je suis comme toi, il me faut mon laitage, ma tisane aux herbes et mes dix heures de sommeil. J’ai levé la main pour l’aménagement du studio, la formation de groupe de cinq par séance de studio, la nécessité de 4 à 6 heures pour chaque séance en studio, l’obligation de faire l’après-midi les séances de studio, la possibilité de faire à Lennon les séances de studio, l’achat de trois prolongateurs multiprises pour le studio, l’ouverture du canal de Panama, la mort de Louis XVI et la protection du cormoran défécatoire. Tu vois j’ai participé jusqu’à plus soif. Mais attentif.

Ah si Paul, j’allais oublier, il y a le gars qui va s’occuper de nous apprendre la photo de studio. Un cador, une épée, une pointure, le gars. Formation classique, la meilleure. Pédagogie façon british. Des phrases courtes. Sujet, verbe, complément direct. Basique mais efficace. Il s’est fait la voix. C’est qu’un début. Ah si, Paul, et retiens bien cela mon ami, il dit que cela nous servirait dans notre pratique photographique de tous les jours, qu’on devrait voir le soleil d’une autre façon. Moi c’est avec le jaja que le soleil change de couleur. Mais t’imagines le coté grandiose du mélange des genres, studio + jaja. On peut sombrer dans le divin, la féerie de l’aurore boréale, la magnificence de l’arc-en-ciel polychrome, la somptuosité de la pyrotechnie multicolore. J’apporterai les couleurs, rouge, blanc et rosé. On mettra ton trench-coat noir comme fond d’écran et on demandera à Dom’ une lampe d’interrogatoire pour faire le projo, Paul. Et là, là Paul, on verra des choses que ces traine-patins, les manipulateurs de clavier et les obsédés de souris, n’imaginent même pas. Tu pourras inviter le cormoran, je nettoierais …

André

L'auteur : André NIHOUARN
Notre "doc" manie la langue française comme personne. Adepte des Tontons Flingueurs et des Bronzés, il nous taille des costards sur mesure sans aucune méchanceté et avec humour.
A lire sans modération.

7 commentaires sur « Le cri du cormoran le soir à Saint-Ségal »

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